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La bataille du projet

26 mai 2008

Dans le numéro 487 de Territoires, Matthieu Warin, directeur du centre socioculturel intercommunal Le Granjou (communauté de communes de Monestier-de-Clermont), mettait en débat ce qu’il appelait par provocation « La dictature du projet ».

Voici un extrait de son texte, que vous pouvez retrouver sur La dictature du projet.

« « Quel est votre projet ? » Sans projet, pas de subvention, pas de bonne note, pas de considération. La recevabilité même d’une idée dépendra de votre capacité à la présenter sous forme de projet. Le projet est devenu le format exclusif de l’expression d’une envie, d’une idée. On peut définir le projet dans son acception actuelle comme la description et (ou) l’organisation linéaire et cohérente de la mise en œuvre d’une ou plusieurs actions. Il a un début (diagnostic ou état des lieux), annonce des objectifs, se décline en actions et se termine par la sacro-sainte évaluation. C’est droit, c’est carré et ça ne laisse pas place au hasard. C’est modélisé.
Pourtant, loin du projet, ce qui fait le sel de l’existence ne se situe-t-il pas dans l’imprévu, le fortuit ? Ce n’est pas tant d’atteindre un but que d’explorer les chemins qui s’en rapprochent ou s’en éloignent qui forge l’individu. Entendons-nous : il ne s’agit pas de flotter dans un univers privé de repères, dans des océans sans phare. Le dessein, le cap sont des éléments importants pour construire et donner sens à une existence. Mais, primo, respectons l’errance, le butinage aléatoire, qui permettent de se donner le temps de dessiner le dessein, d’imaginer le cap. Secundo, félicitons-nous que la vie soit riche de l’exploration de chemins buissonniers, d’accidents de parcours, de tentations et d’opportunités qui font dévier de la route… et bousculent souvent le « projet » initial. Qu’eût été L’Odyssée si Ulysse avait été initié à la méthodologie de projet ? Troie-Ithaque en ligne directe, aller simple et sans escale. Efficacité ? Tristesse.
 »

La charge contre le risque de formatage que serait l’omniprésence du projet semble toucher de nombreux acteurs locaux, que ce soit du côté du travail social, ou du développement local.

Ainsi, Philippe Labbé « répondait » dans le numéro 488 de Territoires (texte intégral ici) pour défendre ce projet qui nous permet « d’envisager l’avenir quand le présent est ressenti de manière si menaçante » tout en permettant quand même les chemins de traverses, contrairement au rigide « programme ».

Autre réaction, celle Frédéric Ancel, consultant à Adour développement, dont nous recopions le mail  envoyé à la rédaction ci-dessous :

« Est-ce bien utile d’opposer projet et développement local, projet et rythme personnel, projet et butinage, projet et poésie, projet et citoyenneté ?
Mieux encore, le projet est-il le cheval de Troie du libéralisme ?
Conséquence, les travailleurs sociaux, les opérateurs associatifs et publics… sont –ils instrumentalisés par une société machiavélique (le complot) visant à anesthésier les publics avec lesquels ils travaillent ?
Mes expériences auprès des uns et des autres, dans différentes régions de France, montrent que le concept de projet n’est pas cet anesthésiant décrit pour une bonne et simple raison : il n’est pas compris comme tel, mais comme un cadre de travail, facilitant les échanges entre les acteurs, puis entre les acteurs et leurs partenaires.
Je n’ai jamais rencontré de « projet » qui ne soit évolutif, qui ne musarde en route, qui ne butine tel air nouveau, qui ne dure plus longtemps que prévu, qui ne coince, (du petit clic au grand clac), qui ne s’enrhume, même en plein été…
Le projet est au contraire vécu avec optimisme, utopie, parfois quelques délires… avec des résultats le plus souvent étonnants : des publics accueillis dans des conditions difficiles, mais avec humanité, respect et le projet n’empêche rien de tout cela, il est quelque part, derrière, plus ou moins en tête selon les individus, des initiatives tellement évidentes que l’on se demande pourquoi personne ne les avait encore prises, des « remises à l’endroit » au moment le plus improbable, qu’aucun projet n’aurait pu prévoir, mais qu’un projet va savoir valoriser.
Que des institutionnels, en mal de méthodes, se soient accaparés le concept d’une manière inappropriée nuit au concept, mais ne devrait pas le décrédibiliser. Ne revenons pas à l’action socio-éducative toute à la fois informelle, intemporelle, anonyme dont nous subissons encore aujourd’hui les conséquences.
Ne laissons pas « pirater » les concepts par ignorance de ce qu’ils sont ou par manipulation : éducation populaire, citoyenneté, démocratie participative, développement durable… sont mis à mal tous les jours.
Défendons les, au nom des pratiques et des valeurs qui les portent. »

Alors, le projet : formatage de la pensée ou outil indispensable mais mal repris à leur compte par des acteurs dominants, et qu’il faut défendre contre ses propres dérives ?

Continuez le débat !

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5 commentaires

  1. […] de même) par le biais des commentaires de cet article que vous trouverez au bout du lien suivant : https://revueterritoires.wordpress.com/2008/05/26/la-bataille-du-projet/. » Matthieu Warrin, ce jour, répond toujours par courriel  « Je viens de lire en souriant, […]


  2. L’échange fort intéressant entre Matthieu Warin et Philippe Labbé sur le « projet » est à mon avis loin d’être clos. Je profite d’une opportunité qui m’est donnée de réfléchir sereinement cette problématique pour apporter ma contribution sur une question qui m’a semblée d’emblée primordiale. Une question que pose en filigrane le « coup de colère » de Matthieu Warin à laquelle Philippe Labbé n’apporte pas véritablement de réponse. Si le projet, comme l’affirme ce dernier, relève d’une nécessité imposée par une société marquée par la complexité, permet-il pour autant une émancipation citoyenne et humaine des individus, vœu exprimé par Matthieu Warin ?

    Processus et résultat

    L’argument selon lequel le projet permet de s’affranchir de la domination d’un quotidien en forgeant des possibles – « la vacuité du projet instrumentalisant la personne » – est bien trop court pour affirmer son caractère émancipateur. Ceci pour deux raisons. La première concerne le processus : cet argument ne préserve pas le projet, dans sa mise en œuvre, d’une dérive autoritariste asservissant ces acteurs. Critique majeure de Matthieu Warin. La dimension émancipatrice du projet vue uniquement sous cet angle peut faire craindre le pire quant à ce processus développé pour atteindre le but fixé. La seconde concerne le concept de projet : pour être reconnu comme pleinement émancipateur, il ne peut se réduire à cette échappatoire de l’incertitude du quotidien et être la justification du leitmotiv « on ne sait de quoi demain sera fait ». L’émancipation voit plus large. Elle vise la libération de l’individu de toute domination culturelle, sociale et économique. Elle dépasse ainsi largement la question temporelle. Un projet ne peut donc être émancipateur qu’à la condition de permettre la libération de ces dominations. Or Matthieu Warin le note très justement, la dictature de l’objectif, puis du résultat passé au crible de l’évaluation ne permet pas cette émancipation. Elle le permet d’autant moins qu’elle est bien souvent construite à l’aune d’une efficacité à la fois source et conséquence d’une concurrence entre plusieurs projets. Le projet piloté telle une « boîte noire » entre objectifs et résultats au service d’une efficacité décrétée d’un système peut bien sûr intégrer une approche stratégique afin de mieux prendre en compte le contexte et les acteurs (le carcan du « programme », comme le note Philippe Labbé, est effectivement incompatible avec la logique même du projet et au delà de l’émancipation), mais ce processus stratégique porte-t-il en lui une potentialité émancipatrice ? Telle est la question centrale pour des « amis de l’émancipation » comme aime à les appeler Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe, dans un texte publié en 2007 (http://www.emancipation-blog.net/index.php )

    Au cœur du projet : l’émancipation de l’individu

    La réponse est positive à deux conditions. La première, que le projet ait l’émancipation, au delà de l’objectif, comme valeur politique phare. L’objectif est de nature opérationnelle. Il est le pendant de l’efficacité recherchée. Cette efficacité renvoie obligatoirement à un enjeu politique trop souvent occulté, qu’il soit de nature économique sociale ou environnementale. Affirmer l’émancipation comme visée cardinale politique permet ainsi de contraindre l’efficacité à ce cadre. La seconde, qu’au cœur de la stratégie mise en œuvre, existent de réelles confrontations démocratiques, de réels débats entre les acteurs. Thème cher à l’ADELS. Seuls ceux-ci permettent à chacun, non seulement de participer à la construction de ce projet mais aussi, grâce à cette participation active, de s’approprier la compréhension des enjeux, dont ceux relevant de la dimension politique, et de les mettre ainsi en question. En effet, depuis Piaget, la psychologie cognitive a montré combien ces dynamiques privilégiant la participation active des individus permettent l’acquisition efficace de connaissances et de compétences pour plus d’autonomie.

    Management émancipateur

    Les choix de la soumission de l’objectif aux valeurs politiques de l’émancipation, d’une part et la primauté du processus sur le couple objectif/résultat, de l’autre, doivent se décliner en terme de management. Un terme, pour faire vite, issu du Monde de l’économie capitaliste mais qui pour autant ne doit pas effrayer ceux qui militent pour l’émancipation. Le défi est, pour ceux d’entre eux qui se trouvent être porteurs de projets, de développer une vigilance à cette exigence de libération humaine et citoyenne en animant ces projets à l’aune de ces deux conditions. Ceci exige l’affirmation d’une posture d’animation privilégiant le débat, au service de valeurs dans des logiques bien souvent hiérarchiques et bureaucratiques qu’il s’agit de dépasser. La complexité des systèmes doit ainsi être prise en compte.
    Le projet, bien que promu par un capitalisme en mal de développement dans les années 80 peut donc être paradoxalement aussi l’outil qui peut servir l’émancipation. Aux « amis » de cette émancipation de l’investir en mettant « ce jet vers l’avant » au service de progrès réellement humains et citoyens.


  3. Je suis en accord avec le premier et le second … normal je suis Normand.
    Mais je pense avant tout que la démarche projet l’emporte.
    Combien de territoires, d’acteurs … en absence de projets; qui construisent leurs actions du Lundi, au Mardi, puis au Mercredi … en subissant les aspérités du terrain et du temps.
    LES TERRITOIRES demandent des démarches, du sens, de l’essence.
    Parlons alors de démarches projets sensibles, participatives ,engageantes, créatives et concrètes.
    A n’en pas douter, les démarches projets construisent les territoires.


  4. Comme la plupart des collègues de l’éducation populaire et du socio-culturel, je me soumet depuis des années à la méthodologie de projet comme passage obligé de l’accès à une crédibilité, promise plutot qu’effective !
    CREDIBILITE Il me semble que c’est le coeur de ce débat. La méthodo de projet est une sorte de patte blanche consensuelle qui nous ramène à la réalité de la tutelle du/des financeurs. Les projets sont « soumis à validation ». Crédibilité/tutelle/soumission voila sans doute une lourde chaine à porter pour mériter sa pitance. Une vieille histoire ?
    Alors pourquoi vouloir changer la fable, ici où le loup ne mourrait pas de faim confiné dans qq lieux sauvages et là où le loup ne mange pas l’agneau. Pourquoi la loi du plus fort ne serait pas toujours la meilleur ? N’est-ce qu’une histoire de fous, rebel, schyso et inadaptables en tous genres depuis qq millénaires ou bien n’est-ce qu’une histoire de mecs, d’hormones mâles ?
    Changer la fable, c’est ce qui se passe en ce moment. Ce sont les forces de progrès en mouvement. Une lame de fond, une nouvelle période historique de renaissance portant en acte les valeurs « féminines » de la pédagogie de la non violence.
    Mon propos ne semble pas tres crédible et pourtant La fin des utopies n’est elle pas la faillite des pères, des maîtres à penser, et du totalitarisme puritain de la classe moyenne, dénoncé par Emmanuel TOD comme la plaie europénne de ce XXème siecle violent et meutrier. (biblio : LE FOU ET LE PROLETAIRE 1979)

    CREDIBILITE… Cette idée d’hormone mâle fait référence à ce que nous sommes ou plutot au rôle qu’on a choisi d’interpretté.
    Ainsi je serai tenté à la lecture des textes du site de TERRITOIRES de vous traités « d’universitaires » de façon péjorative assumée, c’est à dire ceux qui se plaisent à ignorer l’Artiste et l’Ingénieur.
    Universitaires; belle ascension sociale ! Tentation néo aristocratique inconsciente enfin assouvi…
    On crève du corporatisme hormoné !

    Autodidacte, diletante et donc plutôt misantrope je m’interroge sur l’absence de références dans votre site à celui de NON VIOLENCE ACTUALITE. Manquerait-il de sérieux à vos yeux voir de crédibilité ? Trop Ségolène ? Et pourtant il semble qu’il porte des enjeux communs aux votres, hormones mâles en moins.
    Pourquoi ne pas envisager ce site TERRITOIRES également comme un portail d’accès… à la diversité des rôles, des points de vues, autour de valeurs communes. Allez laissez-vous tenter par cette féminisation en marche de notre société, où assumez vos sympathies pour les Zemmour en tous genre; intellectuels, totalitaires et nostalgiques.
    Je vous soumets donc ce commentaire, convaincu que ce moment de colère ne vous effraiera pas. J’espère bien sûr une/des réponses nourris de ces vieilles idées de liberté/égalité/fraternité plutot qu’une réaction asthénique

    Cordialement,
    E.B.


  5. Réponse à Éric

    Pas de réponse asthénique, mais pas de réponse « hormonée » non plus ! 🙂

    Pas de lien vers non violence actualité ? Non, effectivement, non pas que nous soyons plus mâles que nos confrères, mais que les liens sont centrés sur les questions de démocratie locale et de citoyenneté. Je suis par ailleurs très curieux d’apprendre de votre part que Non Violence serait particulièrement ségoléniste, mais j’avoue que je ne vois aucunement le rapport avec le sujet.

    Par ailleurs, nous traiter d’universitaires fera plaisir à certains d’entre nous, mais correspond bien mal au projet de notre revue, et plus largement de l’Adels, qui nous édite : puisque notre mission première est la valorisation et la mise en réseau des acteurs locaux, des initiatives citoyennes ! C’est d’ailleurs assez drôle, puisque samedi dernier, un colloque universitaire sur les 50 ans de l’adels qui se déroulait au centre d’histoire sociale du XXe siècle était conclu par un chercheur de science po qui nous reprochait… une certaine part d’anti-intellectualisme.

    Enfin, les valeurs du développement local et de la démocratie délibérative sont sans aucun doute en combat constant contre l’autoritarisme, qu’il soit local ou sous quelque forme que ce soit ; on doit pouvoir dire qu’elles font partie largement de la « féminisation » du monde, dans le sens où vous semblez l’entendre.

    Bien cordialement,

    nicolas leblanc
    Quand à faire de nous



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